Bruno – 58 ans (témoignage complet)

Voici (enfin !) le quatrième témoignage complet d’Oh Zé !. Le rythme de publication a été un peu bouleversé par l’exposition de photos sur la douance, qui sera prochainement mise en ligne. A l’occasion du vernissage et des rencontres qui ont suivies, j’ai pu mesurer à quel point le travail mené pour ce blog et les très nombreuses discussions périphériques que cela occasionne, m’ont fait progresser dans ma perception de la douance. Il y a quelques années, j’en parlais du bout des lèvres, avec cette impression que la thématique est tout à fait anecdotique, très mal connue, beaucoup jugée. Aujourd’hui j’assume sans mal d’en parler, sans crainte d’être mal compris ni de créer mon isolement. Et je me rend compte que beaucoup de monde vit avec la surdouance, la connait, la « pratique » au quotidien, à sa façon. Cela me permet de nouvelles rencontres, et me donne accès à de nouveaux témoignages, parfois inattendus. Je continue donc les interviews, avec le même enthousiasme !

Bonne lecture,

Antoine

—–

Je connais Bruno depuis que je suis adolescent – enfin, je croyais le connaître. Car pour Oh Zé !, nous avons abordés des pans entiers de son histoire qui m’étaient complètement étrangers.
Bruno a été toute sa vie dans une double problématique, où douance et adoption se sont fait écho et ont accentué un sentiment de doute prégnant. Jusqu’à découvrir son surdouement sur le tard, à 52 ans, il a été à la merci de ses attitudes de zèbres. Après avoir toujours atteint des paroxysmes, où les situations personnelles et professionnelles aboutissaient généralement à des clash, il chemine aujourd’hui avec beaucoup plus de recul et de compréhension de lui-même.
Son témoignage révèle son caractère passionné et comme il sait bien en parler, j’ai eu l’impression de vivre ses émotions, de sentir l’extraordinaire ou le fantastique de ses passions !
Il révèle aussi que malgré 5 redoublements, une scolarité difficile et des doutes écrasants, il est possible de tenir le cap et d’aboutir à un vrai épanouissement, sans se résoudre à réduire ses ambitions.
Bien que « cerné » de professionnels spécialistes de la douance, il n’a paradoxalement pas trouvé la place suffisante pour échanger sur sa découverte de cette particularité, et se livrer participe à corriger cela. Un témoignage touchant donc, qui est pour lui un jalon important dans son parcours.

Bruno surdoué témoignage - 1

J’ai 58 ans, je suis marié, j’ai 4 enfants et 5 petits-enfants. Je suis né à Marseille et j’y ai toujours résidé. Le fait d’être né ici est important dans mon histoire. J’ai été adopté sous X, c’est à dire de parents inconnus.
En tant que zèbre, le fait d’être adopté donne un cadre très particulier. Toute ma vie, j’ai vécu ma différence, qui était évidente, persuadé qu’elle s’expliquait par l’adoption. Une sorte d’échappatoire mental, ou une justification facile permettant de me faire accepter sans difficultés. En même temps j’ai pensé mon adoption sous X en arborescence de zèbre, avec un foisonnement ingérable. Ça m’a pris la tête pendant des décennies. Ça a aussi accompagné une enfance pas très facile : mes échecs scolaires, mes difficultés à m’intégrer ou à me faire comprendre, je les mettais sur le compte de l’adoption.

Je n’ai eu aucune information sur mes parents biologiques (peut-être une origine Grenobloise), malgré mes recherches. J’ai passé des annonces dans des journaux, cherché sur des sites, fait des démarches auprès d’associations, tout ce qui existe. J’ai cherché, vraiment, parce que j’en avais un foncier besoin et ce besoin persiste. Cette différence fait que j’ai toujours été dans le doute pour tout. J’ai 4 enfants, et ma première fille était la première personne “de ma génétique” que je rencontrais. Ce qui est intéressant là dedans, c’est l’étonnant mélange avec l’aptitude qu’apporte la zébritude à ressentir, imaginer, se mettre à la place des autres etc. N’ayant pas de racines, je pouvais m’identifier à tout ce que je voyais, à tout ce que je côtoyais. Si tu nais corse ou parisien, tu sais à peu près d’où tu viens. Moi non ! J’ai donc adhéré à toutes les causes, à toutes les cultures. J’ai fantasmé tous azimuts. Imaginé tous les scénarios (pied noir, italien, juif, croisé danois/croate…), fabriqué et vécu toutes les histoires du monde.

Ma famille adoptive était en partie d’origine bourgeoise. Mes parents étaient très ouverts, mais dans mon cheminement l’environnement bourgeois a été assez pesant. J’ai toujours eu de la distance avec ça, déjà parce que j’étais adopté, et puis en tant que zèbre, je n’ai jamais pu me contenter d’une fausse représentation et vision du monde, j’ai plutôt besoin d’aller vers la vérité et le fond des choses. Enfant, j’ai construit ma personnalité en sachant très tôt que mes parents n’étaient pas mes parents biologiques et même s’ils me disaient l’inverse, je me sentais leur “devoir” quelque chose. La culpabilité et la gêne que je portais, enfant, étaient renforcée involontairement par mon éducation chez les jésuites. Mon décalage était permanent ; à l’école aussi, par rapport à mes copains je me disais : “Tu n’y as pas droit ! Tu n’as pas le droit ! Tu n’as pas de droits !”. Je me sentais “en transit”, redevable. Je n’étais pas dans la clarté d’une pièce carrée, plutôt dans un no man’s land aux contours indécis. A l’école ou dans mon quartier bourgeois, je me vivais comme le fils du jardinier, égaré.

Avec le côté zèbre, dont je n’avais pas conscience, j’interprétais les petites choses entendues bien plus qu’il n’aurait fallu. La « vraie vie » ne manquait pas de me rattraper, les copains d’école qui savaient que j’étais adopté m’envoyaient sans méchanceté calculée des mots qui me blessaient, la voisine murmurait que l’état d’enfant accueilli, accepté, intégré, n’était pas ce qu’on voulait me faire croire et que je restais un enfant adopté. C’était sûrement des morceaux de vies où chacun se posait ses propres questions et posait ses angoisses, sans être malveillant vis à vis du charmant bambin aux yeux clairs. Mais dans le silence ou dans les mots, la vérité était toujours remise en question. J’ai grandi dans une famille stable et aimante, mais je doutais de tout, et du statut de fils aîné et aimé, je passais subitement à celui de l’enfant hébergé, pris en charge. Toute ma vie, la zébritude a rajouté du doute aux doutes.

Bruno surdoue temoignage-11

Enfant, je me revois régulièrement la nuit, pleurant seul dans mon lit, hurlant au fond de moi de douleur et de désespérance, car je ne savais pas qui j’étais ; j’étouffais mes cris en mordant fort dans mon oreiller, je ne voulais pas que mes parents entendent, je ne voulais pas leur faire de peine. C’est fou comme système quand j’y repense…
Je pleurais en essayant de gérer mon problème seul, sans parvenir à trouver la solution.

En terme de scolarité, je n’ai jamais vraiment travaillé. Je suis arrivé en CM2 avec de l’avance, mais je l’ai redoublé : j’avais des résultats moyens et je manquais probablement de maturité. Ensuite le collège ne s’est pas trop mal passé, mais j’étais plutôt dans le dernier tiers de la classe, souvent en marge et avec des problèmes de comportement. Je me souviens que j’avais des difficultés de concentration et de mémorisation. Dans les années 60, l’éducation était moins ouverte qu’aujourd’hui et c’était mal toléré de rêver en classe et d’avoir son attention parasitée…

Bruno surdoue temoignage-5

À partir de la 3ème, s’est ouverte la période du fracas scolaire, de la perdition. Ma zébritude est devenue incompatible avec ma vie scolaire et ça me faisait souffrir. J’essayais de jouer le jeu mais je me retrouvais souvent à faire “chier le monde”. J’ai encore redoublé. Je me sentais différent, et je n’arrivais pas à accrocher avec tout ce qui concerne l’apparence, l’ordre imposé. Une enseignante qui se croyait bienveillante m’a gentiment parlé des filières professionnelles… On pouvait me prendre pour un idiot car je ne m’impliquais pas. Parfois au bout de 10 minutes mon attention décrochait, même si je pouvais m’impliquer, me révéler et briller dans certaines matières.

J’ai alors été mis en pension vers St Étienne, car je ne faisais rien. Je m’y suis régalé : la découverte de la mixité, du cheval, de la poésie et le temps de l’adolescence débridée ! De retour à Marseille, l’année suivante tout allait mieux et « boum ! » mon père décède prématurément à 49 ans, j’en avais 17. J’ai redoublé ma première, les temps étaient difficiles. Quelques scandales et conseils de discipline plus loin, mes camarades des premières se sont mobilisés pour me défendre, il y a eu une grève pour éviter que je sois renvoyé. Ils ont gagné… et moi, j’ai été collé tous les mercredis, samedis et dimanches matin pendant 6 mois. Mais cet élan spontané a positivement marqué ma vie.

J’ai passé ma terminale une nouvelle fois en pension, en Haute Savoie. Là ce fut le ski, la musique, le paradis… J’y ai néanmoins loupé mon bac : nouveau redoublement. Ma mère était désespérée, elle ne savait plus comment faire avec moi. Je voulais être médecin, comme mon père. J’avais envie de m’occuper des autres, d’apporter du soin, comme le modèle de vie de mon père décédé. Au regard de ma scolarité désespérante, ma mère m’a convaincu que ça ne valait pas la peine de tenter médecine. Je me demandais ce que je pouvais faire. Comme j’étais musicien, ma mère m’a répondu : “Tu es un peu artiste, tu peux faire architecture”. Architecte, pourquoi pas ! Et à la volée : “Non pas architecte, il vaudrait mieux que tu fasses une formation de collaborateur d’architecte”.

Ça me semble typique, maintenant : les zèbres peuvent paraître tellement idiot, même vis à vis de leurs proches, qu’en désespoir on les oriente dans la direction où ils sont sûrs de pas trop se planter… C’est lié au décalage, à l’inhibition. Quand on est zèbre et qu’on le le sait pas, on est tellement inadapté qu’on ne peut pas trouver sa place. Certains d’entre nous s’en sortent, mais pour moi on plaçait la barre toujours plus bas. Après avoir eu mon bac en 77, j’ai quand même suivi des études d’architecture. J’y ai encore redoublé ma 3ème année, pour la 5ème fois de mon parcours – et en plus en archi ce n’est pas banal !

Les années suivantes se sont révélées riches, avec la naissance de mon premier enfant, d’un seul coup je me suis mis à travailler et à tout réussir brillamment. J’avais trouvé une motivation et je pensais avoir tordu le cou à mes difficultés d’enfant adopté sous X.

Bruno surdoue temoignage-2

Finalement l’adoption à joué un rôle d’écran de fumée : mes parents ont pensé que j’étais perturbé à cause de ça, et ça expliquait le fait que je ne fasse rien à l’école. Les enfants adoptés sont plus fragiles que les autres : très tôt, j’ai donc fait le défilé des praticiens. On m’a dit rapidement que j’étais très intelligent, non pas pour me l’expliquer ni pour m’aider, mais pour me le reprocher : “Bruno, tu ne fais rien à l’école, tu agaces tout le monde et en plus tu es intelligent. Tu te moques de qui ?”. Il y avait une incompétence généralisée à l’époque, et tous ceux qui m’ont “maltraité” de façon bienveillante en essayant de me cadrer, étaient à côté de la plaque ; ma mère, désespérée, tentait juste de m’aider et de me gérer.

Jusqu’à la découverte de ma zébritude, j’étais un petit canard noir qui attendait, et espérait inconsciemment que les autres soient bienveillants et m’acceptent comme j’étais. Canard, zèbre ou adopté ou juste atypique, comme si j’étais handicapé et que je voulais être reconnu comme tel, avoir une case où me ranger à l’abri des tensions et des tourments de la relation au monde. En même temps, j’ai fini par briller dans mes études et le démarrage de ma vie professionnelle a été fulgurant, mais cela ne m’impressionnait pas du tout, je gardais le manque de confiance en soi, chevillé au corps …

Vers la quarantaine, un de mes copains m’a demandé pourquoi je ne parlais jamais de mon adoption. Je lui ai répondu spontanément quelque chose du genre : “Pour moi il n’y a aucun problème, aucun doute, je vis très bien ma situation, mes parents sont mes parents, en fait c’est plutôt une force, une expérience de vie différente”. Mais cette réponse péremptoire à une question anodine a déclenché en moi un malaise qui a duré des années. Ça m’a replongé dans une réalité qui n’allait pas du tout, d’isolement, de difficulté à vivre. Mon parcours était une cavalcade désespérée et douloureuse de recherches et de doutes. Cela a duré jusqu’à 52 ans, et la découverte de ma zébritude où j’ai pu commencer à rassembler les pièces éparpillés du puzzle de ma vie…

Le livre de Jeanne Siaud-Facchin “Trop intelligent pour être heureux” traînait à la maison depuis longtemps. J’avais 52 ans. J’ai ouvert le livre et … 3 heures après je l’avais consommé frénétiquement.

Oui, je m’ennuyais à l’école.
Oui, les réunions de boulot m’étaient insupportables.
Oui, le monde m’agaçait parfois prodigieusement.
Oui j’étais compliqué, exigeant, excessif, différent.
Oui, à beaucoup de moments je m’étais aperçu que j’allais 10 fois plus vite que les autres.

Ce soir là je n’ai pas pu dormir, je n’arrêtais pas d’y penser. Quoi, moi l’enfant adopté sous X qui avait fait la tournée des psys toutes ces années, j’étais passé à côté de moi même !

Bruno surdoue temoignage-1-2

Après le résultat du test, j’ai relu le livre, moins frénétiquement. J’ai été porté par cette nouvelle, heureux pleinement pendant quelques semaines. Puis j’ai essayé de construire quelque chose. Il m’est arrivé, dans le cadre professionnel, dès le départ d’une collaboration, d’expliquer que je suis zèbre, d’afficher un fonctionnement atypique. Mais ça ne marche pas bien. Je pense qu’il ne faut pas jouer dans ce registre là. Les termes surdoués, douance, HQI, précoce ne me plaisent pas. Lorsque les gens ne comprennent pas zèbre, alors j’emploie surdoué du bout des lèvres, et je l’explicite si j’ai le temps. Au niveau personnel, j’ai commencé à en parler à des amis mais ils sont passés un peu à côté du sujet. Ma famille, elle, a été très bienveillante, et m’a accompagné.

J’ai à peine fait le tour pendant quelques mois de tout ce que j’ai trouvé : sites et forum. Je n’ai pas créé de comptes ou discuté avec des gens, mais j’ai beaucoup lu. Je fais très attention de garder mes distances avec les fonctionnement de type MENSA, quand les gens mettent en avant des éléments quantitatifs (le QI à 130) et qu’ils proposent des entraînements de QI pour améliorer les performances. Aberrant.

La première fois que j’ai été plongé dans un groupe de zèbres, quelques années après le test, c’est quand j’ai participé à un cycle de 8 séances de méditations proposées par Cogito’z. C’était une situation merveilleuse : avoir en face de soi quelqu’un qui comprend, qui fonctionne de la même manière. Je me suis à la même époque investi dans Zebra-Alternative, une association initiée par Jeanne Siaud-Facchin qui propose à Marseille un lieu d’accueil pour des jeunes zèbres en difficulté (voir le site http://zebraalternative.wix.com/zebra-alternative). J’ai animé pendant quelques années un atelier et j’y ai vécu des heures extraordinaires. Quand des nouveaux, abimés, “débarquent”, en rupture d’école ou de famille, ou en dépression, ou après un séjour dans un service psychiatrique, prostrés ou juste en retrait, des zèbres très affectés, en souffrance, qui vont mal, des enfants perdus, qui souvent n’attendent plus grand chose… ils se toisent du coin de l’œil, s’observent et finissent par croiser le regard d’un autre et dans ce simple regard, en un éclair, une grande partie du chemin de la reconstruction est déjà fait. Voir qu’ils n’étaient pas seul, et que quelqu’un d’autre était pareil qu’eux, était une étincelle. De côtoyer ces “congénères” m’a régénéré moi aussi.

Je suis souvent fragile, émotif, j’ai beaucoup évolué mais je le subis toujours. J’ai des milliers d’exemples même très récents où le monde s’effondre pour des choses que les autres appellent broutilles ; le sens des choses qui justifie l’investissement, l’engagement, peut être fragilisé sur un mot ou un événement qui ne sera même pas perçu par quelqu’un d’autre. Ça m’épuise et ça épuise les autres… Mes réactions émotionnelles se déclenchent à des seuils réduits là où d’autres ne sont pas touchés. Avant de connaitre mon fonctionnement, ça pouvait friser des niveaux pathologiques ; soudain plus rien ne pouvait avoir de sens, j’avais juste envie d’arrêter sur le champ, de partir ! Ça va beaucoup mieux aujourd’hui, enfin je crois.

Depuis 30 ans dans mon parcours professionnel d’architecte, j’ai conçu et réalisé plus de 450 projets. Je vis mon travail en pensant que je suis compétent, et c’est épuisant de prendre à cœur les relations avec mes clients, en particulier les valeurs de confiance et d’honnêteté. Je vis viscéralement toutes les étapes de collaboration. Depuis la révélation de ma zébritude je prends du recul, je m’impose une latence dans mes réactions émotives. J’ai aussi trouvé dans ma famille ou auprès d’amis une aide pour lâcher prise, et aborder les problèmes autrement qu’en frontal, changer mon regard sur le monde.

Bruno surdoue temoignage-1

Je garde des moments de doute absolu, dans tous mes parcours, la musique par exemple. Je m’éclate à chanter à jouer de la guitare, j’ai composé des morceaux, organisé des concerts, joué avec des super groupes, joué devant des centaines de personnes, eu jusqu’à 20 dates par an. Et pourtant, je me disais “Mais quel imposteur tu es !”. Cette notion d’usurpateur est forte chez moi, quand l’enfant adopté fait écho au zèbre qui ne se sent jamais à sa place. Depuis que la zébritude s’est révélée, je suis toujours habité par les mêmes doutes, ça a dû se caler dans les gènes… Je fais sans prétention du chant lyrique dans un chœur, je sais que ne serai jamais ténor professionnel mais je suis très impliqué, très investi, je travaille beaucoup. Il peut m’arriver au beau milieu d’un concert d’avoir subitement des sueurs froides et intérieurement de m’entendre me dire : “ Tu es nul ! Tu fais croire, mais tu n’es rien ! ”. Dans tous les pans de ma vie ça persiste encore un peu. Il n’y a que dans le sport que je ne doute pas, il n’y a plus de place pour ça par exemple dans une compétition d’aviron dès que le départ est lancé. On se bat contre les autres et surtout contre soi-même, juste pour dépasser le meilleur de ce qu’on a en soi! Et belle expression avironistique à l’adresse des zèbres : pour gagner, il faut « débrancher son cerveau ».

J’ai connu un gros épisode dépressif il y a quelques années. L’élément déclencheur était professionnel. Mais la vraie raison de cette dépression qui couvait, c’est d’avoir passé 50 ans à bout de souffle. Depuis tout petit, lorsque je mordais mon oreiller, jusqu’à l’âge adulte, je gardais en moi une colère permanente. Ça m’a progressivement épuisé, puis tout s’est effondré. Plus tard, la crise de 2008 s’en est mêlée, j’ai dû licencier toute mon équipe. Et puis des maladies, des disparitions… J’ai glissé en quelques années dans un état que je n’ai pas vu venir. Le fond a été – à posteriori – terrible ; en réalité on ne voit rien venir et quand on est dedans on ne s’en rend pas compte. Je ne me rappelle de presque rien : même pas le silence, juste les bruits ouatés ; même pas de dégout, juste la survie ; même pas l’ennui, juste la solitude au milieu du monde. Mon cerveau devait faire en sorte de me replier sur moi-même, comme pour me protéger, me mettre à distance de ce qui est extérieur. Je donnais le change, mais je n’étais jamais là, j’oubliais tout, il n’y avait pratiquement jamais de suite aux choses. Ce qui est terrible, c’est que dans un tel épisode de vie, tous les “amis” partent en courant, sauf les vrais…

Bruno surdoue temoignage-4

Le plus difficile a été de prendre conscience de ma fragilité et d’accepter d’être pris en charge ; j’ai fini par engager une démarche en TCC (thérapie comportementale et cognitive), et par ailleurs des médicaments m’ont été prescrits pendant presque un an. L’évolution n’est mesurable qu’à la surprise qu’on a, au fur et à mesure, à reprendre le goût aux choses. La ressource qui m’a été le plus utile a été de m’affirmer dans mon intimité, sur des valeurs profondes de piété et de charité. S’occuper des autres m’a sauvé ! Aujourd’hui, cet épisode est loin derrière moi. Disparu ! Maintenant, si je vais mal, c’est que je suis simplement débordé par mon émotion, ou par une accumulation de pression professionnelle. Je me rapproche alors de mes amis, de ma famille, et je parle.

La zébritude a provoqué toute ma vie systématiquement toujours le même genre de problèmes, avec mes amis, dans mes activités associatives, le boulot, dans les groupes… Je fais rapidement le tour des enjeux, je remets en questions les habitudes établies et je soutiens mes idées trop souvent paradoxales. Pourtant j’ai toujours essayé de faire attention, même avant de savoir comment je fonctionnais.

Mais c’est juste parce que je suis perfectionniste, ou que j’ai des visions que je n’arrive pas à partager, et je me rends insupportable. J’énerve tout le monde, je pousse le bouchon trop loin, les gens n’en peuvent plus, et ça finit au clash… Lorsque la pression monte, je me retrouve de plus en plus seul, mon projet ne fonctionne plus en groupe, et ça se termine mal. Par exemple en réunion, c’est difficile pour moi de garder mon calme. Au bout d’un quart d’heure, je suis plutôt du genre à dire directement : “Bon vous ne voulez pas qu’on parle des choses importantes ? Ce qu’il y a à faire, c’est ça. C’est évident !”. Et forcément, la réaction est mauvaise, on me répond: “Tu te prends pour qui ?”. Après, je me demande pourquoi je me suis – encore ! – exprimé de cette façon et c’est compliqué à rattraper… C’est problématique et ça me meurtrit. Je passe pour un mec hautain voire méprisant et blessant alors que je suis aux antipodes de ça !

Je pense aussi souvent à ce que j’ai raté, et je le ressasse. De même lorsque j’ai été trahis, ou mal jugé. J’essaie de canaliser, de gérer, car c’est un chemin qui peut me rendre malade. Je tente de mesurer ce que je ressens et de moins vivre les choses avec une intensité à 1000%…

Bruno surdoue temoignage-15

Avec le recul, je crois que j’ai trouvé quelques techniques palliatives pour aller bien.

Lorsque je vais mal, j’ai appris à différer mes réactions, à ne plus réagir immédiatement, surtout sur le coup de pics émotionnels. J’installe un temps de latence et je prends de la distance par rapport à moi-même. Je vis l’émotion, puis très rapidement je l’observe et je m’observe avec bienveillance et humour. Cela est devenu possible parce que j’ai renforcé la dimension spirituelle de mon existence. A la fois par la méditation, et aussi par la prière, la foi. C’est une façon d’aller vers plus de lâcher prise, d’arrêter de m’arc-bouter et de sur-réagir.

J’utilise les jeux sur le téléphone ou la tablette, pour “débrancher mon cerveau”. Je joue au sudoku, à une course de voiture qui donne des sensations géniales ou autres jeux de simulation. Tous mes copains savent que je joue sur l’ordinateur à un jeu de navigation à la voile autour du monde. Il s’agit en temps réel, pendant plusieurs semaines de diriger son bateau et de tirer des bords en fonction des vents. Ça fait trois fois que je fais le tour du globe. Je suis complètement dedans : il faut parfois se réveiller la nuit, faire des quarts etc. Le côté virtuel ne me gène pas plus que ça. Ce n’est pas un jeu anodin, j’ai par exemple vécu des expérience éprouvantes dans les 40ème rugissants !

Ce qui me génère du plaisir, c’est de me confronter à des jeux que je trouve difficiles, de passer des épreuves qui sont dures. Par exemple au sudoku je vais bientôt atteindre les 1000 parties gagnées d’affilée, et en soit c’est un exploit, sûrement ridicule mais il m’aura quand même fallu trois ans !

Bruno surdoue temoignage-20
Le sport est très important pour mon équilibre, c’est le seul domaine ou je n’ai pas de doutes. Ma passion, c’est l’aviron que j’ai découvert il y a plus de 20 ans. J’ai atteint un bon niveau de compétiteur pendant quelques années, championnats locaux, nationaux et même internationaux. Avec une passion absolue. C’est un sport d’une technicité extrême, on a jamais fini de se perfectionner, d’entretenir son tonus, de suivre les entraînements. A un moment on se rend compte que la différence avec la personne d’à côté, avec qui on fait la course, n’est plus le baratin, c’est simplement : je suis meilleur ou je ne le suis pas. Chacun décide de se dépasser s’il a envie, ça ne regarde personne d’autre. Le sport c’est merveilleux ! Ça me permet de ressentir une autre dimension, je n’ai plus à me poser de question, je le vis à fond. Quand tu fais plusieurs courses dans la journée ou des parcours d’endurance, tu es shooté aux endorphines.

Bruno surdoue temoignage-18

En pleine puissance, je me sens irrésistible, je me dépasse, j’atteins mes objectifs ou je les améliore. Là, je me dis que le monde est beau, je n’ai plus me demander si je suis un imposteur, de qui je suis le fils, si ce que je dis est bien ou pas, si ce que j’ai joué ou dessiné est bien ou pas. Je m’en fous ! Il n’y a pas de profondeur, c’est simple, et ça canalise mon intellect. Bref : c’est formidable. C’est pareil avec la méditation, c’est très bénéfique, mais là je suis un piètre pratiquant. J’insiste mais je trouve ça assez difficile pour un zèbre, au regard de la puissance des pensées qui s’enchainent.

Il y a aussi la musique, qui est vitale pour moi. J’en ai besoin. Grâce à elle je me réalise, je m’épanouis, je chante, je joue ! Je la vis, physiquement, et je me sens vraiment bien. Quand on joue avec mon groupe de blues, ça peut durer 3 heures ; en sortant de scène, il n’est pas rare que je ne me souvienne d’aucun détail de ce qui a pu se passer. J’étais complètement dans la musique, dans le moment, dans mes sensations. J’avais “débranché” mon cerveau, mais de façon dynamique.

Mon épanouissement, c’est aussi d’arriver de plus en plus à partager ma vision des choses. Je prends bien plus de temps pour échanger, en amont d’un projet, et ça marche. Je parviens à entraîner les autres dans le processus, à faire passer mes points de vue. Je sais mieux comment je fonctionne et je m’expose moins à me retrouver dans mes limites. Je parviens parfois à expliquer que je raisonne très vite, de façon “panoramique”, etc. Cela amène une sorte de bienveillance. Je suis aussi moins manipulable, ce qui est important car je pense que les zèbres brillent comme un phare dans la brume. Ils sont facilement repérés et deviennent des proies faciles pour les manipulateurs et les pervers narcissiques.

Pour moi, la vie n’est supportable que si elle foisonne. J’ai des activités tous les jours : tournées d’aide aux sans abris, répétition et concerts, chorale, aviron, réunions diverses, en plus de mon travail qui est prenant, ma grande famille, ma maison, mes Alpes … Il faut que je sois en permanence sur la brèche, être en prise, sinon je ne sais pas faire. Il n’y a donc jamais de moment où je ne fais rien.

C’est bizarre à dire, mais il m’arrive d’être en communication avec des “âmes”. Sans parler de médiumnité ou quoi, j’ai toujours ressenti une connexion « spirite ». Ça se recoupe avec ce que je peux pratiquer, dans le registre de l’hypnose ou du magnétisme : je me mets à disposition de ces choses là, j’accepte de leur laisser la place. C’est du même ordre que de s’adresser à Dieu : prier c’est être disponible pour recevoir quelque chose, pas un message binaire, mais plutôt quelque chose qui vient sous forme de sensation, d’intuition et qu’il ne faut pas cherche à canaliser. Et en ça, je trouve un sens à la vie.

Bruno surdoue temoignage-9

J’ai toujours été intéressé par le magnétisme. Cela m’a toujours attiré. Je suis fasciné par la guérison, j’ai beaucoup lu sur les médecines douces et alternatives, et suivi des formations. Je suis naturellement très réservé sur les sujets ésotériques et avec cette « distance de confiance » qu’on finit par instaurer quand toute sa vie on s’est enflammé pour tout. Il s’agit de considérer que le corps et l’esprit c’est de l’énergie, que chaque atome est un élément d’énergie. Le magnétisme pragmatique ça marche, et ça m’épate à chaque fois avec le retour positif de mes « patients ». Je me suis formé, car je voulais maîtriser la chose. Ça m’a surtout servi à me rendre compte de tout ce qu’il me reste à apprendre. Et donc ça nourrit mon doute… Ça pourrait être bloquant mais finalement l’important c’est d’incrémenter son existence, à tous les niveaux possibles, dans un sens positif ; se rendre compte de temps en temps qu’on a un peu progressé, sinon ça n’a pas d’intérêt…

Je me demande si être surdoué a un intérêt. Si tu ne l’es pas, tu as de la chance ; si tu l’es, il vaut mieux le savoir. J’envie les gens qui ne le sont pas, qui ne se posent pas toutes ces questions. Qui ont aussi plus de facilité pour réussir, professionnellement et financièrement par exemple. Sauf, à bien y réfléchir, que la douance me permet d’anticiper beaucoup de choses, d’avoir une plus grande clairvoyance. Et que les zèbres ont une énorme capacité pour s’adapter.

Néanmoins si on me propose une pilule pour arrêter d’être zèbre, je ne la prendrais pas. C’est certain, cela m’offre une richesse dont je ne peux plus me séparer. Maintenant que je suis passé de l’autre côté du miroir, ma vision du monde est trop enrichie pour que j’accepte de la réduire. La cohérence du monde existe, dans la dimension spirituelle, j’ai pu y accéder en prenant conscience de ma zébritude. De même, j’ai l’impression que cette perception et ce fonctionnement me donnent un “devoir” vis à vis du monde : je dois me mettre au service du bien commun.

Bruno surdoue temoignage-16
Ce que je conseillerai aux autres ? De faire ce genre d’expérience, comme le témoignage que je délivre aujourd’hui. Échanger avec d’autres zèbres permet de constituer un catalogue plus clair de qui on est, d’où on en est. Je suis en train de m’impliquer pour développer les activités d’une association, Zebr’Adultes, qui permet entre autres à des zèbres de se retrouver et s’apporter mutuellement. Et même de monter des projets communs. Ce qui m’intéresse, c’est de faire gagner du temps aux autre. Si d’autres zèbres sont intéressés, qu’ils nous rejoignent !

Il est aussi important de s’engager. Une des pathologies de certains zèbres, c’est de se mettre en à l’écart du monde. C’est paradoxal, quand on est doté d’une grande empathie. Beaucoup se referment sur eux même, se mettent en retrait de leur passion et de leur vie. Face à un zèbre “aigri”, je ne me sens pas bien, je préfère les gens en quête, en mouvement. Ceux qui se sont parqués quelque part, il faudrait leur expliquer qu’ils ont un rôle et qu’ils arrêtent de se cacher. Les surdoués sont prédisposés à assumer les situations difficiles, capables et disponibles pour gérer avec les autres et pour le bien commun : pourquoi serions nous dotés d’une hyper réactivité, d’une hyper sensibilité, d’une hyper rapidité … ? Et la spiritualité peut donner un sens à cette capacité.

J’ai une personnalité de référence dans mon Panthéon : Don Quichotte. Chevalier « enchanté » il passe sa vie à se battre contre des moulins à vent, dans la dérision et la bouffonnerie ; fantasque, il chemine dans la folie vers une réalité qu’il voudrait toujours plus authentique, et revoir sa dulcinée, etc.

À la fin de l’histoire, sa quête reste vaine. Cervantès écrit quelque chose du genre : “Et Don Quichotte, de retour chez lui, termina ses jours au milieu de l’amour des siens”. Une vie entière à courir après des moulins à vent et le calme, le bonheur, la sérénité et l’apaisement au crépuscule de sa vie devant un bon feu de cheminée…

2

6 réponses à “Bruno – 58 ans (témoignage complet)

  1. Merci de ton honnêteté Bruno et de la beauté de ton authenticité. Sur le chemin du partage et de l’amitié tu apportes un éclairage fort et clair. Il est probable que nous nous retrouverons encore dans d’autres échanges zébrés. Je t’embrasse fraternellement.
    Claude

    J'aime

  2. Merci beaucoup Bruno pour votre témoignage. Grâce à vous -et pour reprendre quasiment vos mots- « je vois que je ne suis plus seule et que quelqu’un d’autre était pareil que moi ». C’est un soulagement immense que je vis depuis un mois et que j’ai encore du mal à « intégrer ». J’ai 45 ans et j’ai erré si longtemps de thérapeute en thérapeute sans jamais pouvoir « identifier » la provenance de mes maux. Jusqu’à ce que je rencontre une hypnothérapeute qui a immédiatement cerné ma « différence ». Depuis c’est un vaste et fantastique monde qui s’ouvre à moi. Mais quel gâchis pendant toutes ces années d’errance ! 😦 Merci pour vos conseils pour « aller mieux ». Je vais essayer de les faire « miens » 🙂

    Aimé par 1 personne

  3. bonjour
    assez émue de ce témoignage dans lequel je me reconnais énormément
    j’ai décidé de passer le test..j’ai 60 ans,encore en activité une de mes filles vient de le passer; je pense que mon petit fils est zèbre aussi
    très très cordialement

    Aimé par 1 personne

  4. Merci Bruno pour votre sincère témoignage.
    J’ai 38 ans, j’ai été diagnostiqué zèbre il y a un mois, et ces lignes sont précieuses pour moi. Je suis entrain de revisiter mon passé avec ce nouvel éclairage. J’espère mieux me comprendre et mieux m’accepter car depuis quelques années c’est difficile pour moi, principalement au niveau professionnel.
    Je viens de démarrer l’écriture de mon autobiographie
    Julien

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s