Zèbre et homosexuel : double spécificité, double décalage ?

(Suite du témoignage de Philippe, 42 ans – Extrait 2/10)

Je viens d’une famille bourgeoise de province, avec des parents médecin et pharmacien. J’ai un frère aîné et une sœur cadette. J’ai grandi dans le Finistère, et j’ai reçu une éducation « à la bretonne » : tout est « dans la pierre », c’est à dire très institué, conventionnellement bourgeois, en profitant d’un certain confort de vie. Mon environnement était très protégé, et j’ai eu une enfance choyée, dont j’ai gardé de bons souvenirs.

Parler de la douance dans l’enfance est finalement compliqué dans mon cas, car j’en ai fait la lecture plus tard, lorsque j’étais adulte. Ce n’est que récemment que j’ai commencé à faire des passerelles par rapport à des situations de mon enfance précieusement, de façon rétroactive.

En terme de traits de caractère, j’étais très rêveur, très blagueur, très réactif, mais très vite aussi assez solitaire. J’avais quelques amis mais j’étais un peu dans ma bulle par-rapport à eux, donc certains le recevaient très bien et d’autres me le faisait ressentir ; ça a toujours été ça. Je n’ai finalement pas eu de malaise ni de problématique particulière par rapport à cette situation car c’était tout ce que je connaissais, et que je connais encore aujourd’hui !
J’ai fait de la musique assez tôt, vers 7/8 ans, et ça été très épanouissant pour moi. Du piano, du solfège, de l’accompagnement, ça marchait bien, je lisais très rapidement les partitions. J’en ai fait une quinzaine d’année, jusqu’au bac – cours privés, conservatoire, ça s’est mis en place de façon assez classique. Heureusement qu’il y a avait ça, ça m’a aidé à me canaliser, à créer, à trouver ma voie. Quand ce n’était pas par les mots, l’expression pouvait passer par ça.

Amicalement, j’étais plus à l’aise avec les filles – étant homo, c’est assez courant, même si l’homosexualité n’était pas encore claire pour moi. En tout cas j’étais assez féminin et plus maniéré que les autres garçons, donc si moi je ne le savais pas, les autres le percevaient dans ma manière d’être. Ça change ensuite évidemment, en grandissant.

En tout cas ça m’a donné une autre sensibilité particulière. J’avais une bulle, de livres, de films, une bulle artistique aussi, qui me protégeait. Tout le monde n’y avait pas accès.

Témoignage surdoué

Il y avait tout le temps une sorte de décalage, et avec le temps je le vois avec plus d’acuité. J’essaie aujourd’hui de me laisser tranquille avec ça sinon je n’en sortirai pas. C’est encore quelque chose qui reste compliqué, même si je l’ai désormais conscientisé. C’est encore parfois douloureux, une sorte de sentiment de solitude et de « non-retour » : ne pas pouvoir partager les choses telles qu’on les perçoit, car en face il n’y aura pas forcément l’écoute ou alors il y aura des retours que je vais très vite interpréter comme un jugement (même si ça ne l’est pas). Dans le cadre familial ça n’a jamais été simple non plus.

Adolescent, une situation me revient : on évoquait en famille la situation d’une amie, et tout le monde était à peu près d’accord sur quoi en penser. Sauf moi. J’ai partagé mon avis, qui était différent … et je me suis vu répondre sans méchanceté par les autres que non, ce n’était pas ça. C’était anodin mais je m’en rappelle parfaitement, car ça illustre bien le genre de situation répétées qui peuvent nourrir le sentiment de décalage. Je m’en suis alors voulu d’avoir parlé, j’aurais dû ne rien dire, je savais que mon avis ne serait pas comme celui des autres…

Je ne peux pas dire que j’ai souffert de ça enfant, c’était diffus. C’est plus tard, avec l’accompagnement psy, le test, que la différence s’est accentuée.

Mes études – fac de musicologie à Rennes – ont très bien marché, mais je n’étais pas content de ce que je faisais. Mon fonctionnement, avec des idées qui partaient un peu dans tous les sens, était compliqué à vivre, et aussi de me rendre compte que concrètement j’étais potentiellement différent, même au niveau familial.

J’ai ensuite eu du mal à trouver ma place en tant que jeune adulte, car dire qu’on est musicien, vaguement artiste, c’est bien gentil mais bon… ce n’est pas forcément bien accepté partout.

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